mardi 21 janvier 2014

1 personne sur 4...

Après deux jours passés en total isolement, à 3 heures de route de la ville la plus proche, nous devons, cette fois contraintes et forcées, faire notre sac pour la dernière fois. Les vacances sont finies, Oulan-Bator et nos obligations professionnelles nous attendent.
Le taxi est arrivé. Nous finissons notre Suutai tsai (thé au lait) prestement, puis disons au-revoir à la famille qui nous a hébergées, un dernier coup d'oeil dans la yourte pour vérifier que nous n'avons rien oublié et nous embarquons. Au revoir Amarbayansgaland ! La tradition veut que nous te fassions la promesse de revenir dans 10 ans. Je l'ai faite, et j'espère pouvoir la tenir !





Notre chauffeur est venu accompagné de son meilleur ami et alors que nous nous éloignons de notre petit coin de paradis blanc, les efforts de communication reprennent bon train dans la voiture. Le monastère pourtant si imposant devient rapidement une petite tâche noire sur l'immense manteau blanc de la plaine puis, au détour d'une colline, disparait, comme les images futiles des rêves qui nous glissent entre les doigts au petit matin. Direction Dakhan pour prendre le train de nuit qui nous ramènera à la capitale, une légère mélancolie nous traverse, nous serions bien restées quelques jours, quelques vies, de plus. Nous quittons un lieu clair, blanc, vide et apaisant, grandiose, pour retrouver les rues noires encombrées et irrespirables d'Oulan-Bator. Pire que le chagrin de l'écolier qui retourne à l'école après des vacances ensoleillées, nous sommes démoraliser à l'idée de savoir que, dans quelques heures, nous serons à nouveau sous le nuage épais et nauséabond de la capitale la plus polluée du monde...

Notre train quitte Dakhan à 22 heures. Nous voyageons de nuit dans un wagon-couchette. Le train est plein et nous nous frayons avec peine un chemin vers notre banette. Le wagon est découpé en petits compartiments ouverts, chaque compartiments comportant 6 couchettes (3 d'un côté et 3 de l'autre). Les espaces n'étant pas fermés, les occupants d'un compartiment peuvent très facilement voir ce qui se passe dans celui d'à côté.

Nous rangeons d'abord nos sacs sous la banquette du bas puis nous nous hissons, avec la grâce d'un Orang-outan, sur les couchettes du milieu. Il fait très chaud et l'espace à notre disposition n'est pas large, mais nous sommes à l'aise. Tout est calme et silencieux. Un monsieur bedonnant dort torse-nu, une mamie caresse les cheveux de son petit fils qui s'est endormi sur ses genoux, une adolescente envoie une dizaine de textos à la minute et un jeune homme écoute de la musique la tête appuyée contre la vitre... Et la locomotive emmène tout ce petit monde à travers la steppe sombre. Dans quelques heures nous aurons rejoint le centre névralgique du pays, mais en attendant, la tête sur l'oreille, bercé par les mouvements réguliers du convoi, nous nous enfonçons dans un sommeil paisible...


6 heures plus tard, nous sommes réveillées par l'activation des passagers. Il est 5 heures du matin, le soleil n'est pas levé et nous pénétrons dans Oulan-Bator. Nous distinguons les habitations et les yourtes des quartiers nord de la ville à travers les vitres du train. Un épais nuage de fumée stagne dans les rues. La vue de cette masse dense de pollution nous désole et, sans enthousiasme, nous nous préparons à l'arrivée en gare. A peine sorties du train, elle est déjà partout, on la respire à plein nez, elle pique les yeux, elle assèche la gorge... Impossible de se retenir de tousser, il faut un peu de temps pour s'habituer à cette odeur suffocante de charbon brûlé. Le matin et le soir sont les moments de la journée où le taux de pollution est le plus élevé, car c'est le moment où les habitants des quartiers de yourtes allument leur poêle à charbon pour se chauffer et faire la cuisine. Au delà du charbon, qui est souvent de mauvaise qualité et qui, de ce fait, se consume mal, les habitants brûlent leur poubelles ou des pneus pour se réchauffer. Ajoutez à cela le défilé incessant des pots d'échappement dans les rues encombrées et vous n'aurez encore qu'une vague idée de l'atmosphère irrespirable de la ville. On m'avait prévue, mais je n'aurais jamais pu imaginer l'ampleur du phénomène. Deux jours après notre retour, j'ai chopé un énorme rhume dont je n'arrive toujours pas à me défaire... Marcher 20 minutes dehors pour aller travailler est devenu une véritable épreuve de force pour les poumons. Tout le monde évite le plus possible de sortir après 18 heures car à partir de là, on a du mal a distinguer le sommet des buildings , noyés dans une purée épaisse et sombre. Si on veut aller en boîte après la tombée de la nuit, on prend un taxi, même si le bar est à 15 minutes de marche, et après une journée de travail, on s'empresse de se débarrasser de ses vêtements tout imprégnés de l'odeur asphyxiante de fumée.

Oulan-Bator arrive deuxième au triste palmarès des villes les plus polluées du monde (pollution aux microparticules), loin devant Pékin ou Mexico, qui ne sont même pas dans le top 10. Le UB Post (journal d'information mongol publié en anglais) d'hier titrait "Le pays du ciel bleu ? La pollution est responsable de 25 % des décès à Oulan-Bator". 25% !!! 1 personne sur 4 qui décède aujourd'hui à Oulan-Bator est une victime de l'air. Il y a 2 ans, c'était 1 sur 10...

Les hôpitaux répertorient une augmentation effrayante de problèmes cardiaques, cérébraux et pulmonaires. La tuberculose frappe de nombreuses personnes, et comme partout, les enfants en sont les premières victimes (directes ou indirectes). L'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) estime que le taux de particules fines dans l'air PM2.5 (de 2,5 microns de diamètre) ne devrait pas dépasser les 25 µg/m³ pour une durée de 24 heures, ou 10 µg/m³ pour une exposition à l'année. A Oulan-Bator, ce taux peut grimper au-delà de 600 µg/m³ le soir !! Ces particules fines pénètrent jusque dans le sang et ont des effets directs sur la santé. Ainsi, selon le UB Post, la pollution serait devenue "l'ennemi public numéro 1", et représente la plus grande menace actuelle sur la population.

En comparaison, en France, une procédure d'alerte est déclenchée lorsque le taux PM10 atteint 80 µg/m³. A Oulan-Bator, ce niveau n'est atteint qu'aux heures les plus "respirables" de la journée... 

Oulan-Bator explose les records de pollution de Pékin, pourtant, cela ne fait pas la Une des journaux internationaux et tout le monde semble vivre sa vie sans se soucier du poison ambiant qui menace la santé de la population et des futures générations. Le gouvernement mongol tente de trouver des solutions à cette calamité : mettre à disposition des poêles plus efficaces, reloger les habitants des quartiers de yourtes dans des appartements... Mais aucun projet ne semble être assez efficace aujourd'hui pour endiguer la croissance alarmante de la pollution, et les conséquences sur la santé des générations futures restent encore largement sous-estimées...

Le mieux à faire pour l'instant est de rester chez soi le plus possible en attendant le printemps. Avec l'arrivée des premières chaleurs, les poêles s'éteindront et l'air redeviendra un peu plus respirable... 


dimanche 12 janvier 2014

Sublime Mongolie (partie 2)

Nous arrivons à la gare de Dakhan à 23 heures. Le quartier est très glauques et les rues sont vides, si ce n'est les quelques chiens rodant autour des poubelles. Du quai de la gare, nous apercevons l'enseigne lumineuse d'un hôtel qui éclaire vaguement la rue. Nous décidons que cela fera très bien l'affaire pour ce soir, ni l'une ni l'autre n'ayant envie de déambuler dans cette ville encore inconnue à une heure si tardive.
La porte de l'hôtel est fermée à clef, mais nous frappons et une jeune femme vient rapidement nous ouvrir. Elle nous dévisage de la tête aux pieds puis prend un air autant amusé que surpris lorsqu'on lui demande une chambre pour la nuit. Avec un petit sourire en coin, elle nous ouvre une chambre. Nous commençons à sentir quelques choses d'étrange dans l'atmosphère de cet hôtel, mais peu importe nous prenons la chambre. Ce n'est qu'une fois les sacs posés que nous réalisons. La porte est insonorisée. Les meubles sont plastifiés, il y a un étrange peignoir en soie accroché au porte manteau et... des distributeurs de papiers toilettes sont fixés au mur, juste à côté d'un affichage signalant qu'il est interdit de boire de l'alcool dans la chambre... Il semblerait que cet hôtel soit plutôt du genre à "louer les chambres à l'heure"... Une petite visite à la salle de bain commune confirme notre impression. Nous sommes bien dans un hôtel de passe. Charmant !

 
Après quelques minutes de malaise, nous rions franchement de l'improbabilité de la situation. De toute façon, nous sommes trop fatiguées pour aller chercher un autre hôtel. Nous essayons donc de dormir en évitant de penser aux locataires des chambres voisines...
Le lendemain, nous rangeons nos affaires dare-dare. Nous ne tenons pas à faire de rencontres étranges dans les couloirs. Nous nous esquivons donc poliment mais prestement.

La ville de Dakhan a tout d'une cité dortoir industrielle : de gros blocs de béton "à la sovièt'", quelques karaokés par-ci par-là, et un marché ou l'on trouve de tout et de rien, de la viande de mouton aux bottes rembourrées en passant par des coques de portables bling-bling et des guitares acoustiques.
Nous pensions avoir atteint le must des hôtels sordides hier soir, mais c'était sans compter sur l'hôtel Dakhan. Ce bâtiment devait être un vrai palace à l'époque soviétique, on pourrait y loger une armée entière ! Malheureusement, il ne semble pas avoir été rénové depuis à en croire les chewing-gums incrustés dans la moquette, le style suranné de la tapisserie et des rideaux ainsi que la violente odeur de renfermé émanant de l'ensemble.
 

Les immenses couloirs d'1,5 mètre de large débouchent sur d'austères halls sombres. La décoration est sommaire et le cuire des canapés troué. Bien que l'hôtel soit quasi-vide, on nous attribue une chambre au 5ème étage sans ascenseur. Rien de très accueillant donc...
Mais un argument suffit à faire pencher la balance, il y a de l'eau chaude ! Ainsi, pour la Saint-Sylvestre, nous nous offrirons le luxe d'une douche dans un décor à la "Shining". Une bouteille de vin italien agrémenté de quelques cacahouètes, des feux d'artifice dans les rues et "The Hobbit" doublé en mongol à la télé, voilà un réveillon qu'on n'est pas prête d'oublier !
Le lendemain, nous sommes très surprises quand la réceptionniste vient nous dire que notre taxi nous attend devant l'hôtel. Pourtant, hier soir, elle semblait nous certifier qu'il n'était pas possible d'avoir un taxi un 1er janvier dans toute la ville... Alors, soit nous sommes encore devant une preuve de la grande capacité d'adaptation mongole (même au dernier moment, il y a toujours une solution), soit nous n'avions vraiment rien compris à la tournure qu'avait pris la conversation d'hier soir... La deuxième proposition est certainement la bonne !
Nous commençons par négocier le prix du trajet sur un bout de comptoir. Nous trouvons rapidement un tarif qui convient aux deux parties et nous nous mettons en route. Un trajet de 3 heures nous attend. Nous nous rendons au monastère bouddhiste "Amarbayasgaland" (il nous a fallu quelques heures de pratique avant de maitriser cette dénomination!).
Notre chauffeur est un jeune mongol de 24 ans. Il nous demande si nous sommes bouddhistes et si nous allons au monastère pour prier. Il semble surpris que deux touristes veuillent visiter un monastère en plein hiver juste pour le plaisir de l'architecture.
Lui, il pratique le chamanisme. Au bout d'une demi-heure de route, il s'arrête sur le bas côté et sort un petit bol en terre cuite de la boîte à gants. Il commence par remplir le bol d'un liquide que nous supposons être de la vodka à en croire l'odeur. Il plonge y d'abord ses deux grosses bagues puis les deux amulettes (un arc en cuivre et un serpent en tissu) accrochées au rétroviseur. Il remet alors ses bagues et sort de la voiture. Faisant face aux montagnes, il envoie quelques gouttes en l'air avec son doigt puis boit le contenu du bol d'un trait. Nous observons avec attention cette courte cérémonie. Nous sommes intriguées. Bien que la Mongolie ait été athéisée durant la période communiste, les croyances et les pratiques religieuses sont visiblement toujours très présentes, même chez les jeunes générations.
Après 1h 1/2 de route asphaltée, nous nous lançons sur une piste verglacée serpentant dans la steppe, nous ne voyons rien à l'horizon. La plaine enneigée s'étend à perte de vue.

Au bout de quelques kilomètres, la voiture dérape, fait plusieurs tours sur elle-même comme une toupie et s'arrête en travers de la piste. Pas de panique, notre chauffeur est un vrai pilote, il redémarre comme si de rien n'était. C'est vrai qu'il n'y a pas vraiment de danger, aucun arbre en vue et pas de fossé au bord de la piste. Nous nous sentons néanmoins comme de petites fourmis avançant péniblement dans un océan lacté. Nous dérapons encore 2-3 fois sur le verglas de la piste, notre chauffeur est concentré mais nous commençons à avoir des doutes... Sait-il réellement où il nous emmène ? Nous ne pouvons faire autrement que de lui faire confiance, perdues que nous sommes au milieu de nul part, sans réseau, sans une yourte à l'horizon... ni monastère d'ailleurs... Alors que nous commencions à sérieusement penser que ce n'était peut-être pas une si bonne idée de  nous aventurer si loin en plein hiver, nous le voyons ! Amarbayasgaland ! Splendeur bouddhiste isolée du monde, merveille architecturale dans son écrin de neige.





Notre chauffeur, presque aussi rassuré que nous d'être arrivé, nous accompagne pour trouver un hébergement. Il y a un tout petit village à côté du monastère. L'été, ce lieu doit bouillonner d'activités, mais l'hiver seulement 2 ou 3 familles y vivent. Dans le petit magasin du village, on trouve, bien alignés sur les étagères, des paquets de cigarettes, des allumettes, des jus de fruits, une grande quantité de ramens et quelques boîtes de conserves. En hiver, les principaux clients de l'échoppe sont les moines du monastère.  La tenancière, qui vit ici toute l'année avec sa famille dispose également d'une yourte pour les voyageurs. Nous y élisons domicile pour les deux prochains jours qui clôturerons notre voyage.

La yourte est l'habitat traditionnel des nomades de Mongolie. Elle peuple encore beaucoup les campagnes du pays bien que de nombreux mongols lui préfère le confort des constructions fixes. Les nomades n'hésitent généralement pas, quand ils en ont les moyens, à échanger le feutres et le bois de la yourte contre la brique et le ciment des habitations sédentaires.


 Sous les yourtes mongoles, l'espace est extrêmement organisé. L'intérieur forme un cercle au centre duquel trône le poêle. On y entre toujours du pied droit en faisant bien attention à ne pas marcher sur le seuil, ni à se cogner la tête au linteau de la porte (et croyez-moi, ce n'est pas si facile...). Une fois à l'intérieur, il faut circuler dans le sens des aiguilles d'une montre et ne pas passer entre, ni s'appuyer sur, les poteaux soutenant la yourte.


La porte de la yourte est toujours orientée vers le sud. L'est (la partie gauche de la yourte) est réserve aux femmes et l'ouest est la partie où siège traditionnellement les hommes. Le fond de la yourte (en face de la porte) est la zone réservée aux anciens, aux objets de valeurs, familiaux ou encore aux hôtes. Les lits sont disposés sur les côtés de telle sorte que les pieds soient orientés vers la porte. L'armature de la yourte est faite en bois et est maintenue à l'aide de corde. Elle est recouverte de feutre blanc à l'extérieur et de tissu richement coloré à l'intérieur.



La seule ouverture vers l'extérieur, à part la porte, est le trou dans le toit laissant sortir le tuyau du poêle.
L'atmosphère à l'intérieur d'une yourte est chaude et rassurante. Le contraste est fort entre l'extérieur immense et glacial, et l'intérieur restreint et confortable.Vivre dans un cercle a quelque chose d'apaisant, la dureté des angles droits laisse place au calme serein des lignes courbes. C'est un espace ou l'esprit se sent bien, mais où, il faut le dire, le confort est limité.
 Il n'y a, bien sûr, pas d'eau courante dans la yourte et, concernant les besoins naturels, un trou entouré de quatre murs à quelques mètres de la yourte font l'affaire. Je vous laisse imaginer la partie de plaisir quand il faut baisser son pantalon par -25°C, en équilibre sur deux planches de bois...
Si la température monte très vite à l'intérieur de la yourte grâce au poêle à bois, elle descend tout aussi rapidement quand celui-ci n'est pas alimenté. Ainsi, Il faut régulièrement se levé, la nuit, pour remettre quelques bûches à brûler. N'étant pas habituées à cette activité nocturne, nous avons eu le malheur, dès la première nuit, de laisser mourir le feu... Si bien qu'à 5 heures du matin, engourdies par le froid et par le sommeil, nous étions à quatre pattes, soufflant sur les braises pour tenter de rallumer le poêle...




Maintenir une température intérieure confortable alors que l'air extérieur avoisine les -30°C la nuit est un véritable sport de combat ! Mais ensuite les projections lumineuses du feu, filtrées par la grille du poêle, dansent sur les murs de la yourte. Alors, au fond de son lit, regardant les étoiles scintiller à travers le trous du toit, on se sent bien, privilégiée, hors du temps.

dimanche 5 janvier 2014

Sublime Mongolie (partie 1) !

Le 28 décembre au matin, nous nous levons avec le soleil. Les sacs sont prêts et le taxi nous attend. Une fois le café avalé, il ne reste plus qu'à chausser nos bottes et nous voilà parties pour la gare.
Nous avons prévu de laisser place à l'imprévu ! Nous n'avons rien réservé, à part le billet de train. Nous savons à peu près où nous allons mais pas ce que nous y ferons. L'aventure sera au bout du chemin !


10 heures à voir défiler les immenses steppes gelées de Mongolie dans ce train mythique qui fait rêver tant de voyageurs de la planète : le transmongolien. Bien plus qu'un voyage dans l'espace, c'est un voyage dans le temps que nous allons vivre en empruntant cette unique voie ferrée reliant Pékin à Moscou et nous ne pouvons retenir notre excitation !





Sur le quai, le froid est saisissant et nous attendons au chaud dans le hall de la gare le moment de pouvoir embarquer. Assises sur notre banc, nous nous faisons ouvertement dévisager par les autres voyageurs, il est vrai que les touristes se font très rares à cette période de l'année...





En posant le pied sur la première marche du wagon, nous avons la sensation de plonger dans le décor d'un roman d'Agatha Christie. Nous ne serions pas surprises de croiser Hercule Poirot dans le corridor qui nous mène jusqu'à notre cabine. Les contrôleuses en uniforme, le ballon d'eau chaude chauffé au charbon, les couvertures, les rideaux et les coussins à la mode russe, tout semble dater d'une autre époque.








A intervalle régulier, le train s'arrête, parfois dans une gare (i.e. un panneau indiquant un petit regroupement d'habitations...), parfois, au milieu de nulle part. Quelques passagers descendent alors, puis le convoi reprend son rythme lent et nous nous laissons alors bercer par les "taco-tac" des roues glissant sur les rails. De la neige à perte de vue, des montagnes au loin, quelques yourtes encerclés par des troupeaux de moutons, le regard se perd, l'esprit s'évade et la contemplation devient une activité à part entière.



La nuit est déjà tombée quand nous arrivons à notre destination. La petite ville de Suukhbaatar nous accueille et nous arpentons quelques mètres de trottoir verglacés avant d'entrer dans l'imposant hôtel "Selenge", le seul qui semble être ouvert. Nous demandons une chambre pour une nuit seulement car l'accueil y est glacial. Nous trouverons peut-être un petit hôtel plus sympathique demain.


A 9h le lendemain, nous sommes déjà sur le départ quand une jeune dame vient frapper à notre porte pour nous apporter le petit-déjeuner... Qu'importe,  nous tassons le saucisson, les oeufs et le pain au fond de notre sac, nous les mangerons au déjeuner, et nous partons à l'assaut de Suukhbaatar ! Nous trouvons rapidement un hôtel "familial" très mignon où nous établissons domicile pour les prochaines 24h. Les chambres sont neuves, si bien que la douche n'est pas encore terminée, aucune importance, de toute façon il n'y a pas d'eau chaude...
Nous baragouinons quelques mots en mongol avec la dame de l'accueil qui, au bout de 10 minutes, comprends que nous cherchons à louer les services d'un chauffeur pour nous emmener au poste frontière russo-mongol. Une heure plus tard, un monsieur peu causant d'une quarantaine d'année passe nous prendre à l'hôtel et nous embarquons dans sa voiture. House de siège "hello Kitty", pare-soleil "Mickey Mouse" pendentif animiste au rétroviseur et le Soyombo (symbole national de la Mongolie : http://fr.wikipedia.org/wiki/Soyombo) aux fenêtres, encore un bel exemple du bouillon culturel mongol.
Après 24 kilomètres d'une route droite, nous atteignons le poste frontière, nous apercevons au loin le dôme d'une église orthodoxe. C'est tout ce que nous verrons de la Russie ! Quelques photos et nous repartons...


Notre chauffeur semble alors s'ouvrir à la communication et nous échangeons quelques mots. Il nous propose de nous emmener sur 3 sites "mach goy" (très beau), nous sommes ravies ! Premier arrêt, une source d'eau chaude... gelée. C'est un petit geyser dans lequel est planté une branche habillée de morceaux de tissu bleu, marquant l'emplacement d'un lieu sacré pour les animistes. Pour honorer les esprits il est conseillé de déposer un petit peu d'argent dans les plis de tissu puis de faire trois tours autour de la branche. L'exercice devient rapidement périlleux quand la branche se trouve au centre d'une grande patinoire, mais nous ne voulons pas nous attirer la foudre des esprits de la nature dès le début de notre voyage, nous nous exécutons donc.

Juste derrière le geyser se trouve une immense stèle que Gengis Khan lui-même aurait dressée et plantée dans le sol (il est vraiment trop fort ce Gengis Khan !).


Deuxième étape, le "Eej Mod" (l'arbre mère), haut lieu sacré pour les animistes. Nous n'avons pas apporter de riz et de lait qui sont les offrandes de rigueur... Mère Nature devra se contenter de nos sincères et profonds remerciements pour les merveilles qu'elle nous donne à voir chaque jour.



Dernière étape de notre première journée, un lieu très apprécié des habitants de la région et qui, bien sûr, ne se trouve pas sur nos guides... (Nous aurions d'ailleurs 2-3 mots à dire à l'équipe de rédaction du Lonely Planet de Mongolie à l'occasion...)
Le soleil commence à décliner quand nous entreprenons de gravir les quelques marches qui nous mènent jusqu'au point de vue, le froid est glacial et la neige épaisse. Nous atteignons rapidement le point culminant du site et puis, le souffle s'arrête, les larmes montent aux yeux.... Devant nous, à perte de vue, l'immensité ! Les montagnes enneigées, les plaines gelées, en bas la rivière prisonnière de la glace, tout le paysage semble figé dans son manteau d'hiver. Le silence est absolu.
Notre chauffeur nous fait une brève description de ce que nous avons sous les yeux "à droite le lac Baïkal, la Russie, à gauche Selenge, la Mongolie". Et au milieu, nous, toutes petites, insignifiantes.


Le soleil se couche, il faut repartir pour ne pas être pris par la nuit, de toute façon, notre visage commence à être pétri de froid... De retour en ville, nous nous arrêtons dans un "guantz" (une cantine mongole). Au menu du soir : khuushuurs (beignets frits garnis de viande de mouton) et suutai tsai (thé au lait mongol). Nous mangeons sous le regard amusé d'un mongol qui n'a pas arrêté de nous prendre en photo avec son iphone. Nos nombreuses gesticulations pour lui faire comprendre qu'une demi douzaine de photos devraient être suffisantes maintenant ne faisant que renforcer son hilarité, nous décidons d'écourter notre dîner et de nous réfugier à l'hôtel...

Le soir, la tête sur l'oreiller, les paysages blancs défilent encore derrière nos paupières closes.

Dernier jour à Suukhbaatar, notre train pour Dakhan partira ce soir à 20h40. Nous laissons notre sac à la consigne de la gare et nous partons pour une petite marche sur la rivière "Orkhn". L'avantage des rivières gelées, c'est qu'on a pas besoin de pont pour les traverser ! Il est bien difficile d'ailleurs de faire la différence entre un sol couvert de neige et une rivière gelée couverte de neige... Si bien que ce n'est qu'après avoir fait quelques pas sur celle-ci que nous nous rendons compte qu'effectivement, nous ne sommes plus sur la "terre ferme"...

Nous jouons comme des gamines à imaginer que la glace cède sous nos pas, quand... un craquement... et ma jambe s'enfonce sous la surface jusqu'au genou.


Les filles se croyaient farouches, mais elles font moins les malignes maintenant ! Il reste une vingtaine de mètres avant d'atteindre l'autre berge... L'adrénaline monte à la gorge. On avance délicatement mais prestement, en serrant les dents pour moi et en chantant tout un tas de bêtises pour Alisson (chacun son truc pour faire passer le stress...). Enfin, nous voilà sur la berge ! Les nerfs se relâchent et Alisson arrête de chanter. On rit de notre panique "c'était quand même pas grand chose !" et puis, le rire devient jaune lorsqu'on se rend compte qu'il va falloir retraverser la rivière pour rejoindre la ville... Cette fois, je m'y mets aussi (si ça marche !), et nous voilà, deux petites françaises en train de chanter des chansons paillardes sur une rivière gelée de Mongolie. Plus tu chantes fort, moins tu entends la glace craquer, c'est un fait !
Une fois en ville, nous cherchons un endroit au chaud pour tuer le temps en attendant l'heure de prendre notre train. Nous tentons le "Modern nomads", restaurant chic et ambiance chants de Noël. En une patrie d'échecs, nous en sommes à la cinquième écoute de "Happy New Year" de ABBA (on aimerait parfois que certaines chansons soient moins "internationales"). ENFIN, l'heure de rejoindre la gare arrive ! Après quelques minutes d'attente dans le hall plein à craquer, le train entre en gare et la foule se précipite sur le quai. Nous ne sommes plus en cabine individuelle mais dans un wagon non compartimenté. Rien de désagréable en soit si ce n'est les regards insistants et interrogateurs de nos compagnons de voyage. Cela dit, nous sommes bien les premières à rire de notre dégaine d'arriviste, avec nos gros sacs à dos, le bonnet descendant jusqu'aux yeux, l'écharpe montant jusqu'au nez, les jambes compressées dans nos grosses bottes mongoles et la souplesse de mouvement très restreinte à laquelle nos 15 couches de vêtements nous limitent...
Dans 2 heures, nous arriverons Dakhan, deuxième plus grande ville de Mongolie...

jeudi 5 décembre 2013

Melting pot

Cette semaine, c'est la fin de la session d'automne ! Les cours sont terminés et les étudiants stressés révisent leur conjugaison dans la médiathèque. Une épreuve écrite et une épreuve orale par niveau... L'ambiance est studieuse dans les couloirs de l'alliance française de Mongolie ! Je ne sais pas qui, des étudiants ou des professeurs, sont les plus stressés. A la fin de mon dernier cours, alors que j'étalais longuement mes recommandations auprès de mes étudiants, l'un d'eux me coupe gentiment la parole et me dit avec un sourire : "Ne vous inquiétez pas professeur, on va l'avoir notre examen !"... N'est-ce pas au professeur de rassurer ses élèves normalement ?

C'est étrange de se retrouver "de l'autre côté de la barrière" pour la première fois. Je ne planche plus, je surveille ; je ne révise plus, je corrige ! Je ne stresse plus ?? Si, je stresse presque autant que si c'était à moi de rédiger dans une langue étrangère (je n'ai jamais été bonne en langue qui plus est !).

Pourvu qu'ils n'oublient pas de conjuguer leurs participes passés...

D'ailleurs, il semble que je ne sois pas la seule à stresser pour la réussite de mes étudiants ! Chacun surveillant une autre classe que la sienne, l'ambiance était curieuse dans la salle des profs à la sortie des épreuves écrites : "Alors, ils ont trouvé ça dur ?", "Les tiens n'ont pas eu le temps de finir, c'était trop long...", "Ah bon ! Ils ont dit que c'était dur, mais qu'est-ce qu'ils n'ont pas compris ?", "Bon, tu seras indulgente alors avec les notes, parce qu'ils ont bien bossé quand même !"...

Même scénario ce soir, à la fin des épreuves orales. Une fois le dernier étudiant parti, chaque professeur n'a pas pu s'empêcher de courir d'une salle à l'autre pour s'enquérir du succès de ses protégés. "Il n'a pas réussi ? Bah, c'est pas étonnant en même temps, il n'était jamais là...".
Bref, les épreuves sont passées, on respire ! Enfin, pas pour longtemps car ils restent maintenant les corrections... Même si, tous les étudiants semblent en droit d'espérer pouvoir passer au niveau supérieur, il y a déjà eu de belles perles... Comme ce grand moment de solitude quand, à la question "As-tu des frères et sœurs ?" l'étudiante me répond "Oui, j'aime beaucoup le basketball !", ou quand je dicte un numéro de téléphone et que je découvre que l'étudiante n'a aucun chiffre de bon sur son papier...

Mais passons, les turpitudes de la vie de professeur ne sont pas si extraordinaires... Ce qui peut l'être cependant, c'est d'assister à une répétition en costume de l'opéra Carmen, mise en scène en français par la troupe de l'opéra national de Mongolie !


Explications : Cet hiver, l'opéra d'Oulan-Bator porte à l'affiche le célèbre chef d’œuvre de Bizet en version originale. Comme le français n'est pas vraiment le répertoire habituel de la troupe, la direction de l'opéra a décidé de faire appel à l'alliance française pour donner des conseils d'ordre phonétique. Alisson (ma collègue, voisine de couloir et copine d'aventure !) a été réquisitionnée pour la tâche. La chance !

Aujourd'hui, dernier jour de son contrat avec l'opéra, elle m'a proposé de m'introduire pour la répétition intégrale de la pièce. Je n'ai pas vraiment hésité ! A 11 heures ce matin, nous étions assises confortablement dans les sièges rouges de l'opéra, prêtes à déguster 3 heures d'envolées lyriques. Les quelques mises au point du metteur en scène, les costumes encore approximatifs et les aller-retour des artistes dans la salle n'ont pas empêché la magie d'opérer.


 La première est la semaine prochaine, et Carmen sera sublime ! Encore une belle preuve que tout gagne a être mélangé et qu'il ne faut pas avoir peur de s'enrichir de la culture de l'autre. Bêtise de croire que l'on pourrait perdre son identité en accueillant ce qui est différent. Bien au contraire, nous courons seulement le risque de nous rendre plus riche.

Nous ne sommes qu'un mélange, mélange de notre père et de notre mère, de ce que nos parents, nos professeurs, nos amis nous ont apporté. Nos langues, nos conceptions du monde, nos religions ne sont rien d'autres que d'énormes enchevêtrements d'influences qui ont eu cours à différents moments de notre histoire. Le terme "identité" ne veut pas dire grand chose s'il traduit un rejet de ce qui est différent car, si on se penche un peu sur la question, on se rend compte que ce qui nous différencie est bien futile à côté de ce qui nous rapproche. Partout les gens ont besoin de rire et de pleurer, partout les gens aiment et ont besoin d'être aimé, partout les enfants ont besoin de jouer, partout les gens cherchent à améliorer leur condition, partout les parents se battent pour offrir un bel avenir pour leurs enfants...

Ce qui nous différencie, c'est que la tâche est plus facile pour certains que pour d'autres... Certains doivent se battre à chaque instant pour espérer atteindre un niveau de vie que d'autres ont acquis par "droit de naissance", "droit du sol". Et on a malheureusement pas besoin d'aller au bout du monde pour constater que ce fossé s'agrandit au sein même de notre société dite "égalitaire". 

Au dernière nouvelle, la France semble s'enliser de plus en plus dans le bourbier de la crise économico-socialo-écologico-politique, cela dit, de l'autre côté du continent eurasiatique, la petite communauté française ne manquent pas une occasion de pousser un joyeux cocorico. Ainsi, samedi 14 décembre, nous serons présents pour applaudir Carmen chanté dans la langue de Molière par de grands interprètes mongols, car cette histoire tragique trouve sans aucun doute un écho dans le cœur de tout ceux qui, sur notre petite Terre, ont un jour été amoureux !

jeudi 21 novembre 2013

Harmonie et diphonie

(Attention ! Recommandation préalable :  cet article est à lire bien confortablement assis, avec du temps devant soi et un casque audio sur les oreilles).


J'aimerai aujourd'hui vous faire partager un peu de l'univers sonore de la Mongolie.

J'aurai du mal à vous décrire les tonalités de la langue tellement elle est unique et incomparable. Elle peut sembler très dur au premier abord, très saccadée et gutturale, puis, sans prévenir, devenir très douce à l'oreille. Au-delà du sens (que je ne peux encore malheureusement pas atteindre), la langue mongole semble être à l'image du pays : rude comme l'hiver et harmonieuse comme les couleurs des temples bouddhistes, sèche comme une pente rocailleuse et liquide comme un ruisseau... Et l'harmonie ne vient pas toujours de là où on l'attend ! Alors, comment les mongols chantent-ils leur langue ?

Les chants traditionnels mongols utilisent une technique complexe appelée "chant diphonique". Je ne saurais vous expliquer comment de tels sons peuvent être produits par des cordes vocales humaines, mais le résultat est captivant. Comme pour la nourriture et le climat, ça surprend au début ! Mais quand on se laisse glisser, les yeux fermés, dans cet univers sonore si particulier, on peut être surpris du voyage mental que les sons peuvent nous faire faire. Voyez vous-même :





A ses techniques vocaliques viennent s'ajouter les instruments. Traditionnellement, on retrouve dans les compositions mongols : la gimbarde, le dombra, sorte de luth originaire du Khazakstan et le yangqin, grande cithare d'origine chinoise.
Mais l'instrument le plus emblématique de la Mongolie est sans aucun doute le morin khuur, la "viole à tête de cheval" classé parmi les chef-d’œuvre mondiaux de l'humanité par l'UNESCO.

                                                   

Cet instrument est présent partout : dans les orchestres mongols autant que dans les magasins de souvenirs. Il est utilisé par les nomades pour accompagner les chants, mais aussi pour transcender la relation entre l'homme et l'animal. En effet il arrive que, dans les campagnes, les chamelles rejettent leur petit et refusent de le nourrir. Le morin khuur est alors utilisé comme médiateur et son chant aurait le don de pouvoir réconcilier la mère est son nouveau né (voir le film : "L'histoire du chameau qui pleure" de Byambasuren Davaa, magnifique conte mongol).

Bien plus qu'un instrument de musique, le morin khuur est un symbole de la culture nomade. Son origine relève de la mythologie. Le premier morin khuur aurait été fabriqué par un jeune homme avec les os et la peau de son cheval blanc afin qu'il soit toujours en communion avec lui même après la mort de l'animal. Cet instrument symbolise donc à lui seul toute la force et l'intensité de la relation entre l'homme et son cheval. Chaque morin khuur possède deux cordes, une femelle composée de 105 poils de la queue d'une jument et une mâle avec 130 poils de la queue d'un étalon. L'instrument est également décoré par la tête sculptée d'un cheval à l’extrémité du manche.

Mais assez de blabla. Je vous laisse découvrir par vous-même la puissance de la musique (écoutez jusqu'au bout, avec un casque pour vraiment apprécier !) :




(Je sais pas vous, mais moi, ça me donne la chair de poule !)

Dans un registre un peu différent. Voilà le type de chanson traditionnelle qu'on peut entendre dans les bus ou à la radio ou ...






... dans le couloir de la résidence!
Ma voisine semble beaucoup aimer cette musique et a tendance à souvent laisser sa porte ouverte et sa télé branchée sur le "MTV" mongol. Je vis donc la plus part du temps avec un fond sonore composé d'émission de télé réalité et de chansons kitches si bien que j'ai parfois l'impression de vivre dans un film de Wong Kar-Wai.
La résidence dans laquelle je vis est aussi celle des étudiants en art et musicologie. Ainsi donc, elle est rarement calme et silencieuse ! A quelques portes de la mienne, un chanteur fait ses exercices de vocalises diphoniques tous les matins sur le chemin de la salle de bain. Un autre, à l'étage du dessous, est un adepte du chant lyrique. Et une voisine, elle, monte et descend ses gammes le dimanche matin quand j'essaie de profiter de ma seule grasse matinée de la semaine...

Quitte à choisir, je préfère être réveillée par une voix cherchant à atteindre les octaves les plus aigües possible plutôt que par le roulement du tambour de la machine à laver de ma voisine... Mais, on ne me laisse pas vraiment le choix et, chanceuse que je suis, j'ai souvent droit aux deux en simultané : mon récital atypique du week-end !

Lorsqu'on sort dans la rue, c'est un tout autre charivari. Exit les chants lyriques, place à la symphonie des klaxons. Les piétons n'ont aucune priorité sur l'asphalte, même sur les passages piétons et avec le petit bonhomme au vert, la méfiance est de rigueur si on ne veut pas se faire tailler un short. Les voitures peuvent débouler de n'importe où et s’insérer dans le trafic de manière totalement anarchique. Les accrochages sont fréquents et les blocages de carrefour plus encore. Dans ce joyeux bordel, les automobilistes ne perdent jamais une occasion de faire sonner leur klaxon, chacun ayant d'ailleurs un timbre particulier selon l'origine de la voiture. Un piéton qui traine un peu trop les pieds sur la chaussée, un feu qui tarde à tourner au vert, un engorgement qui ne se débloque pas ou encore pour avertir qu'on va doubler, s'insérer, accélérer, ... , toutes les occasions sont bonnes pour jouer de l'avertisseur. De quoi faire rougir le plus énervé des parisiens !

Il faut monter haut dans les montagnes environnantes pour que le bourdonnement de la ville s'atténue un peu. Alors, c'est le silence des grands espaces et le crissement de la neige sous les semelles qui viennent caresser nos tympans. Mais même à des kilomètres de la ville, le silence n'existe pas. La nature n'aime pas le vide et il y a toujours une harmonie subtile en suspend.

Parfois le vent fort et glacé crie à nos oreilles, et on croirait alors entendre dans l'air ces chants si particuliers des hommes et des femmes des steppes... La boucle est bouclée.






Alors, bien sûr, il n'y a pas que de la musique traditionnelle en Mongolie ! Les Beatles chantent dans les taxis de Oulan-Bator comme partout ailleurs et les goûts musicaux vont de la pop à l'électro en passant le métal et le R&B.
Voilà par exemple un petit exemplaire de ce qu'on a pu entendre il y a un mois sur la place Suukhbaatar (la qualité est très mauvaise, je m'en excuse... ).





... Allez, un petit dernier pour la route, parce que j'aime beaucoup ce groupe !




Information subsidiaire : J'ai mis deux jours à finir cet article pour des raisons de coupures d'électricité... L'hiver s'installe...






dimanche 10 novembre 2013

Rites modernes et évasion

La régularité des articles sur ce blog (ou blogue pour les puritains de la langue française !) laisse à désirer... Si seulement j'avais le pouvoir de contrôler le temps qui passe à une allure frénétique !

Les nouvelles de la Mongolie sont bonnes. Les jours à l'Alliance française s'écoulent gentiment, entre les leçons, la préparation des examens, les animations pour enfants... J'ai de quoi remplir mes journées. Les étudiants sont toujours très gentils avec moi, et les plus jeunes ne me laissent pas une seconde de répit pendant les cours si bien que même une fois posée dans mon canapé, les "bagch ! bagch !" (professeur ! professeur !) résonnent encore dans mes oreilles. Je dois toutes les semaines puiser dans mon imagination (qui atteint très rapidement ses limites) pour expliquer des notions linguistiques n'ayant aucune logique. Comment notre langue a-t-elle pu accumuler autant de bizarreries, je vous le demande !! Pourquoi faut-il dire "mon amie" et pas "ma amie", pourquoi on écrit "Vas-y" et "Va-t-en" ? Pourquoi "viendrai" et pas "venirai" ? Pourquoi "oiseau" est si compliqué à écrire et si simple à dire ?... Et de voir ces visages déconfits quand on leur répond "C'est comme ça, il faut l'apprendre...".  Pour les rassurer, je leur dis que moi aussi, je dois me battre avec la langue française tous les jours... C'est un combat sans merci, et j'ai peur que les doubles consonnes aient raison de ma raison un jour prochain...

Si l'orthographe française est un chemin de croix, la phonétique, elle, est un véritable parcours du combattant... Réussir à faire sortir d'une bouche un son qu'elle n'a jamais formulé auparavant... Un exploit surhumain !
Et je me rends compte du défi que relèvent les étudiants de l'Alliance quand c'est à mon tour de prendre la place de l'élève devant un manuel de langue mongole...Je suis une très mauvaise élève d'ailleurs, même pas capable de commander un thé dans un restaurant... J'ai honte... Je m'estime heureuse de "gérer" la prononciation du "bonjour" et du "merci"... Ce qui n'était pas gagné d'avance... Et pourtant, un ami mongol m'affirmait qu'il n'y avait rien de plus logique que cette langue car "makh" (viande) fait le bruit de deux mâchoires broyant un gros morceau de mouton, et "us" (eau) rappelle le bruit de la rivière qui s'écoule doucement... Admettons...
Cependant, il est vraiment que certaines choses sont intrigantes dans cette langue, surtout quand on la rapproche à d'autres comme le breton par exemple. On me faisait remarquer par exemple la proximité de sens et de prononciation entre le "ker" breton et le "ger" mongol, tous deux signifiant la maison, le foyer, le chez-soi.

Autre intrigue mais dans un autre répertoire, les petits garçons mongols naissent avec une tâche bleu dans le bas du dos, appelée d'ailleurs "tâche mongoloïde" que l'ont retrouve paraît-il sur le postérieur des nouveaux nés bretons assez régulièrement... Et si j'ai bon souvenir, pas plus loin que dans la propre fratrie ! Aurions-nous du sang mongol ? Cela ne serait pas impossible quand on sait que les invasions Gengiskhanniène se seraient étendues jusqu'à l'Atlantique. Prêtons alors foi aux croyances populaires (appuyées dit-on, par une explication scientifique) qui attribuerait à 0.5% de la population mondiale le privilège d'être des descendants de Gengis Khan lui-même, et alors, nous pouvons laisser notre imagination tisser de lointains liens de parenté avec ces "cousins" des steppes ! Et pourquoi pas ?

Nous avons plus en commun avec les mongols que nous ne pourrions le croire à première vue.  Un exemple flagrant : le cérémonial religieux qui entoure le service de la boisson ! Ici, point de breuvage tiré des fruits de la vigne, mais de la pure vodka comme on en boit nul par ailleurs. L'art est dans le service.
 Tous les convives, autour d'une table, doivent boire dans le même verre. L'hôte rempli une première fois le verre et le tend, de la main droite et avec la main gauche soutenant son coude droit, vers la personne à sa gauche. Le convive reçoit le verre de la main droite plonge le bout de son annulaire dans le liquide et envoi quelques gouttes en direction des quatre points cardinaux en signe de bénédiction, de remerciement. Il boit ensuite, seulement quelques gouttes, ou le verre entier, selon son envie, puis retend le verre à l'hôte. Celui-ci rajoute une dose de liquide dans le récipient et le tend alors à la personne suivante, toujours de la main droite, et ainsi de suite... Trois tours de table doivent être menés avant que, bien réconforté, l'hôte repose la bouteille sur la table.

Quand la vodka est bonne, on se sent l'âme nomade !



Les petits rituels du quotidien mongol s'intègrent petit à petit dans le mien, tendre un cadeau de la main droite, serrer la main d'une personne à qui l'on a malencontreusement tapé dans le pied, commander un thé salé avec son plat de viande, éviter de demander son âge à une femme...

Dans la nature aussi, les lieux empreints de mysticisme rappellent à l'homme son devoir de respect et de reconnaissance envers les forces qui le dépassent et dont il dépend. Ainsi, lors d'une randonnée sur le versant d'une des montagnes encerclant la ville, nous avons pu rencontrer plusieurs ovoos, monticule de pierre et de bois montant au ciel.


Les ovoos sont des monuments sacrés utilisés dans les cultes chamaniques. Chaque personne passant à proximité d'un ovoo doit s'y arrêter, faire trois le tour et y ajouter une pierre.


Des cérémonies chamaniques peuvent se dérouler sur ces sites des offrandes (viande, lait...) sont alors faites au ciel et à la montagne.

S'assoir à côté d'un site sacré et millénaire, en contemplant un paysage vierge et majestueux, c'est se sentir devenir tout petit, insignifiant. L'esprit se libère et s'envole avec les rapaces qui planent au-dessus de nos têtes.

Savoir que ces paysages seront toujours là, calmes et silencieux, a quelque chose de réconfortant...

Se laisser bercer par l'immensité immuable de la Nature, c'est la consolation des grands qui ne peuvent plus se blottir dans les bras de leur maman.



samedi 9 novembre 2013

Coup de gueule

Cher ami-e-s, je suis inquiète. Très inquiète. Je viens de regarder un média français sur lequel je ne m'étais pas aventurée depuis quelques temps (éloignement oblige) ... et j'en avais les larmes aux yeux de voir un tel étalage de conneries.C'est une véritable HONTE d'oser appeler "journal" un tissu d'aneries ne faisant que déblatterrer des stupidités a peine digne d'un groupe d'adolescents prépubères. Les responsables de ces médias abrutissent, formatent et lobotomisent nos cerveaux un peu plus chaque soir. C'est en prenant du recul et en se coupant de cela pendant quelques temps que l'on se rend compte à quel point les médias nous donnent une image dégradante de l'humanité et de la société.

Comment en est-on arrivé là ? Comment peut-on supporter que l'on nous parle aussi ? Comment peut-on se laisser considérer comme des cerveaux mous, incapables de penser par eux-mêmes, seulement bons à consommer ? Comment avons-nous pu accepter de se laisser infantiliser de la sorte ? Comment peut-on regarder, sans ressentir une profonde gêne, ces émissions qui n'ont aucun respect pour l'humanité, pour l'intelligence et pour l'intégrité des personnes ? La liste serait trop longue à énumérer. Aujourd'hui, la télé et les médias en général ne s'adresse plus à des individus doté de raison mais à des êtres infantilisés et émotionnellement assistés. Car la télé ne sollicite pas notre raisonnement, notre intelligence, mais nos émotions. Elle joue avec, les manipule et nous fait ensuite croire que nous faisons des choix raisonnés. Je suis outrée, révoltée, dépitée, je ne comprends pas comment nous avons pu nous laisser abrutir au point que nouss n'ayons même plus la capacité de nous indigner de cela.

Connaissez-vous l'histoire de la grenouille et de l'eau bouillante ?
Mettez une grenouille dans de l'eau bouillante, elle sautera hors de la casserole avant même d'avoir touché l'eau. Mais mettez là dans de l'eau froide, puis mettez la casserole sur le feu. La grenouille restera dans l'eau jusqu'à mourir ébouillantée. J'ai l'impression que notre cerveau est sur le point d'être ébouillanté, cuit dans le jus nauséabond de la désinformation.

Je vous invite à faire l'expérience. Essayez de ne pas regarder (mais pas du tout du tout) la télé pendant 2 semaines (3 si vous vous en sentez capable, on prend vite goût à la liberté !). Lisez, écoutez un peu la radio, ou simplement de la musique, jouez, ne faites rien, discutez....

Et puis, rallumez-là, regardez les infos, les émissions qu'on vous propose, vous sentez-vous plus intelligents ? Avez-vous l'impression d'avoir perdu votre temps ? Prenez du recul sur ce qu'on peut vous dire, vous faire croire dans cette boîte à image formatées, cette boîte à créer de la pensée préconçue. Sautons de la casserole avant d'être complètement cuits. Indignons-nous !

Soyons exigeants ! Réclamons de la qualité, exigeons notre droit à la reconnaissance et au respect de notre intelligence.  Refusons ce discours infâme qui consiste à nous faire croire que réfléchir et utiliser sa raison c'est "se prendre la tête", et que c'est "réserver au intello boutonneux et arriérés qui vivent reclus dans les universités". Essayons de faire honneur à notre magnifique capacité d'analyse, de compréhension et de raisonnement. Ayons du respect pour nous-même ! Ne nous laissons pas enfermé dans la case des "gens qui veulent se divertir et pas se prendre la tête".

Oui, se divertir, c'est très important. Mais  réfléchir, se poser des questions, ce n'est pas là se prendre la tête... Sommes-nous devenus à ce point fainéants que nous n'ayons plus l'envie de se servir de notre matière grise ? Gardons notre esprit critique grand ouvert, c'est notre meilleur allié. Soyons fiers d'être des êtres pensants et non pas des moutons (ou des grenouilles...). Réclamons notre droit de penser, de réfléchir et d'analyser (sans se faire traiter d'intello réactionnaire et ennuyeux). Exigeons une information de qualité, et non pas une bouillie pré-mâchée. Indignons-nous ! Prenons du recul, et on se rendra vite compte de l'étroitesse de la boîte dans laquelle on veut nous faire rentrer. Refusons que notre cerveau soit broyé par le rouleau compresseur des masse-médias, c'est notre premier devoir de citoyen responsable !

Je ne sais pas si je fais bien de publier cela... Il n'est jamais bon de réagir à chaud. Mais ceux qui me connaissent bien ne seront pas surpris... Et ce soir, je suis tellement dépitée que je ne peux pas le garder pour moi.
Je suis en train de lire un livre sur un sacré bonhomme qui s'est exilé du monde pendant 6 mois. Il est parti vivre dans une cabane en Sibérie, sur les bords du lac Baïkal. Et je me dis que c'est peut-être lui qui a raison finalement...

Faites l'expérience (de la télé, pas du lac Baïkal !), et envoyez-moi vos commentaires !

PS : les commentaires sur le blogue ne semblent pas s'enregistrer... Je ne comprends pas pourquoi...