dimanche 25 mai 2014

Routine mongole

Nous sommes partis, un samedi après-midi, avec les 3 heures de retard conventionnelles, vers un parc national situé à 2 heures de route de Oulan-Bator. Terelj est le "jardin d'Oulan-bator", c'est un parc immense dans lequel beaucoup d'habitants d'Oulan-Bator y ont une cabane ou une yourte pour y passer les week-ends d'été.
Nous sommes donc partis 3 français, 4 mongols, 2kg de pâtes, 1kg de pommes de terre, 1kg de carottes, nos grosses doudounes, 12 bières et 3 bouteilles de vodka, pour passer le week-end dans la yourte des parents d'un ami.
Nous avons commencé par préparer le tsuuvan (plat mongol composé de pâtes, de viande et de poivrons), puis, les bières succédant à la vodka, nous avons, ma foi, passé une très bonne soirée.
Le lendemain, nous nous sommes réveillés tranquillement, le poêle a été rallumé et la yourte s'est tranquillement réchauffée.

Déambulation mentale sous la youtre et balade dans la froidure encore hivernale de la steppe. Un week-end tout ce qu'il y a de plus normal après tout, c'était déjà il y a plusieurs semaines...

Et puis les semaines ont succédées aux week-ends à un rythme fou...

Les ciné-clubs dans la chambre 310 de la résidence, 
les éternelles explications sur l'utilisation du passé-composé et de l'imparfait, 
les crêpes de Yannick (le propriétaire de la seule crêperie de Mongolie), 
les films du jeudi soir au Bliss, bar branché de la ville, 
les cours de russe tous les matins à l'heure du petit déjeuner, 
les rencontres magiques ... "Tiens, salut, je suis français et je viens d'arriver à Ulan-Bator. Je suis parti il y a 2 ans de Turquie, je voyage en stop et en vélo."
les coupures d'électricité et d'eau chaude...

Chaque jour apporte son lot de surprises (pas toujours bonnes d'ailleurs : 
5 min avant de partir à un cours 
"- Allo, Charlène. Oui, c'est pour te dire que ton cours est annulé. Voilà. 
- D'accord..."(c'est un "d'accord" qui veut dire "ok, je prends un max sur moi pour ne rien dire parce que je sais que c'est comme ça en Mongolie").

Et puis revoilà le week-end, un week-end comme les autres où on décide d'aller faire un petit tour à la campagne et d'agrémenter la journée par une balade à cheval de quelques heures.





Même après 8 mois ici, je reste toujours le souffle coupé devant la splendeur des paysages. Après l'hiver glacial, le printemps fait enfin verdoyer la steppe. Son visage valonné est éblouissant et le rire des fleuves et du vent sonnent comme le chant du renouveau.

Au triple galop, perdus dans l'immensité, un seul sentiment nous envahit, la liberté ! La liberté comme jamais elle ne pourra être ressentie ailleurs.


Le début de l'été annonce également la fin de mon aventure mongole... Dans 2 mois maintenant, je serai à nouveau sur les routes. Mais parce que je me suis toujours demandée pourquoi faire simple alors que c'est tellement mieux de faire compliqué (et pour bien d'autres raisons !), je ne prévois pas "simplement" rentrer. Vous pourrez suivre mon voyage de retour à travers l'Asie centrale et l'Europe, en compagnie de Louise, sur ce site :
http://portraits-de-voyageurs.weebly.com/

Mais en attendant le départ prochain vers de nouvelles aventures, je vais aller me coucher, nous sommes dimanche et soir et demain est un autre jour, une nouvelle semaine au pays de Gengis Khan m'attend !

samedi 5 avril 2014

Comme un petit goût de Bretagne !

La lente agonie de l'hiver se termine et le printemps s'installe. Encore une fois, il faut déconstruire notre conception des saisons. Ici, point de bourgeon ni de tulipe, point de giboulée ni d'herbe grasse, rien que de la poussière et du vent, du vent et de la poussière.
Pour les mongols, le printemps est pire que l'hiver, car les organismes sont affaiblis et les virus se réveillent, ce qui fait un beau cocktail (j'en ai déjà fait les frais...). Ajoutez à cela une sécheresse qui se prolonge jusqu'aux mois d'avril-mai et vous aurez une petite idée du printemps mongol. Les tempêtes de poussières sont fréquentes, parait-il, car il n'y a pas encore de végétation sur le sol sec et rocailleux.

Néanmoins, on redécouvre des joies dont la saveur est ici décuplée.

Voir l'eau de la rivière libérée de sa prison de glace et se débattre à nouveau dans son lit, redécouvrir le bruit du clapotis après 4 mois d'abscence. J'en ai eu les larmes aux yeux ! Et puis, un beau matin, voir à travers les carreaux ces gros nuages gris annonciateurs de la pluie, nuages qui n'avaient qu'une ou deux fois parsemé le bleu glacé et profond du ciel hivernal.Une légère bruine tout compte fait, assez pour nous faire redécouvrir la délicieuse odeur de la terre mouillée, mais insuffisante pour faire germer la verdure printanière. Cette légère intempérie n'était qu'un prélude bien furtif, mais nous attendons avec grande impatience que les cieux se déchainent et que la pluie nous inonde de ses bienfaits.

Ha, la pluie battante, que je n'ai encore jamais vu tomber du ciel azur de Mongolie !

La semaine dernière, la journée internationale de la francophonie était fêtée ici, comme un peu partout dans le monde. Une occasion de célébrer les locuteurs de la langue de Molière aux quatres coins de la planète, tout en rappelant les beaux principes humanistes de cette organisation... et en passant sous silence le reste...

Tout le monde était sur son 31 et les étudiants talentueux, qui ont énormément travaillé à la maitrise des subtilités du français, ont tous eu leur moment de gloire. Concours de chanson, de récitation de poésie, d'écriture et de dictée. Les gagnants ont été généreusement récompensés. Une bien belle journée donc, l'accomplissement d'un long travail. Mais heureusement que notre activité principale ne réside pas dans l'organisation de ce genre d'événements légèrement trop pompeux et convenus pour moi...

Nous avons néanmoins eu de beaux moments de connection entre nos cultures, par exemple, lorsque la chorale militaire a chanté une vieille ballade qui ne sera pas, je pense, sans vous rappelez de bons souvenirs d'enfance !




samedi 15 mars 2014

Passé, printemps, futur !

La semaine dernière, dans un de mes cours, je passais un extrait du film "Persepolis" de Marjane Satrapi.

Ce merveilleux film retrace la vie de sa réalisatrice, entre une enfance en Iran au lendemain de la chute du Shah, et une adolescence tumultueuse en Europe. Je vous le conseille vivement si vous ne l'avez pas encore vu ! Dans l'extrait choisi pour le cours, la petite Marjane sort dans les rues de Téhéran pour acheter une cassette d'Iron Maiden au marché noir. Tous les produits occidentaux se vendant sous le manteau après la révolution islamiste.

Après le visionnage, je sens comme un blanc dans le cours, tout le monde à un regard un peu abscent. Puis, le plus âgé du groupe prend la parole et dit "Tu sais Charlène, c'était comme ça ici aussi. Quand j'étais adolescent c'était pareil. On ne pouvait acheter des produits occidentaux qu'au marché noir, et si on portait des vêtements non-traditionnels on était emmené au poste. C'était ça avec les soviétiques aussi."
Cette fois, c'est moi qui ne sait plus trop quoi dire... "Ha bon... Mais, c'était à ce point-là ?"
"Oui, il y avait un marché noir où on pouvait acheter de la musique ou des vêtements, mais il ne fallait pas se faire prendre. Personne ne portait de jeans, le gouvernement soviétique nous surveillait partout, le pays était complètement fermé. Ce film aurait pu être tourné en Mongolie !"
"..."

La Mongolie est devenue une république démocratique en 1992. C'est à partir de cette date que le pays à commencé à s'ouvrir sur le monde, la rigidité soviétique laissant place au libéralisme à l'occidental.
Il y a une vingtaine d'année, à Oulan-Bator, une petite centaine de voitures étaient en circulation, et un quart seulement de ces voitures était privé, le reste appartenant à l'Etat.
Il est bien difficile d'imaginer ce passé pas si lointain, aujourd'hui que les rues sont constamment enkylosée par un trafic monstre.

De ce passé communiste, il ne reste plus grand chose si ce ne sont les anciens batiments soviétiques qui gisent maintenant comme des épaves dans la ville, érodés petit à petit par les vagues du modernisme.
En général, les mongols sont reconnaissants envers la Russie qui leur a en partie ouvert la voie du monde moderne. Mais personne aujourd'hui ne regarde la période communiste avec nostalgie, au contraire, tout le monde croit en l'avenir doré que promet la nouvelle politique libérale.

La capacité d'adaptation mongole est impressionnante. Passer d'un régime soviétique ultra-conservateur à une république démocratique en quelques années seulement et sans bain de sang, un exploit ! 

Bride de conversation avec un ami : "Pour moi, c'est difficile. Mon salaire ne me sert qu'à acheter à manger, mais mes enfants, eux, ils pourront, mettre de côté, voyager, aller voir le monde !"


Cela dit, et pour citer Chomsky, "le capitalisme et la démocratie sont, en dernier ressort, incompatibles", et il existe bien ici d'intolérables scandales humains et sociaux. La corruption est monnaie courante et la pauvreté morbide, mais on ne peut nier les efforts et la rapidité à laquelle la Mongolie évolue et s'adapte. Améliorera-t-elle la vie de chacun de ces citoyens ou ne fera-t-elle, comme trop souvent, qu'engraisser les portefeuilles déjà trop pleins de l'élite économico-politique ? L'avenir nous le dira.


Point météo pour finir : Le printemps mongol arrive ! Aujourd'hui nous avons un beau thermomètre indiquant 6°C ! La ville dégèle, les rues se remplissent de marcheurs et... les virus se réveillent... Obligée de rester au lit toute la journée d'hier avec comme unique activité les aller-retours à la salle de bain... Bonheur printanier !
Mais après tout, on se dit que l'hiver se termine, et comme dit Lala : "Le printemps arrive, dans un mois il y aura les premières pluies normalement !"

Allez, plus qu'un bon mois avant de voir de l'herbe pousser !



mercredi 5 mars 2014

Le sens de l'hiver

Un mois que je n'ai pas écrit... Le temps passe à une vitesse incroyable !
Comme vous vous en doutez, j'ai beaucoup de travail et peu de temps à moi.

L'hiver est toujours là, le mois de mars s'ouvre sur des matins à -20 et la nature est encore bien endormie, cloîtrée dans sa prison de glace. Nous avons eu une petite joie, il y a une semaine, le thermomètre a dépassé le zéro pendant quelques heures au moment le plus chaud de l'après-midi, nous nous sentions revivre un instant ! Il faisait presque chaud... Mais nous avons à peine eu le temps de sortir le nez de nos écharpes et d'offrir à notre visage les premiers rayons d'un printemps précose que nous replongions dans le froid sec et agressif de l'hiver...

Le froid, l'hiver.

La Mongolie met à l'épreuve le sens de ces mots. Ici, le froid n'est pas seulement cette sensation désagréable qui fait remonter des frissons le long de la colonne vertébrale. Ici, le froid est dangereux, C'est une menace permanente contre laquelle il faut toujours rester vigilant, une petite négligeance peut être fatale.

C'est un meurtrier.

 
"Il y a quelques semaines, à la campagne, une jeune famille se prépare pour les festivités du Tagaan Sar. Un matin, le père de famille part offrir son aide aux voisins. Les préparatifs de la fête étant très longs et conséquents, des bras supplémentaires ne sont jamais de refus. Le jour suivant, un des voisins arrive à la yourte de la famille pour demander à la mère de venir à son tour leur apporter de l'aide. L'entraide, comme l'accueil sont des choses qui ne se refusent pas dans les steppes. La mère laisse donc ses deux filles de 7 et 5 ans dans la yourte, pensant revenir le jour suivant.
Or, cette nuit-là, une tempête de neige envahit la campagne. Une tempête si violente, qu'on ne peut y voir à 2 mètres. La neige et le vent se déchainent et la yourte, isolée, tient tel un frèle rempart contre les assauts des éléments. A l'intérieur, les petites filles commencent à avoir froid, le feu se meurt. Elles décident de sortir chercher du bois pour la nuit. Mais la tempête est si violente, les bourasques de neige si denses, que les deux soeurs se perdent dans l'obscurité, incapables de disserner la silouette de la yourte à travers les trombes de neige. Elles ont froids, leurs membres commencent à s'engourdir, puis à geler.

Alors, la grande soeur enlève ses vêtements et les donnent à sa petite soeur. Tous ses vêtements.

Quelques heures plus tard, la tempête se clame, les parents peuvent alors revenir chez eux. Ils trouvent, à quelques mètres de la yourte, une petite fille à moitié gelée, sous un tas de vêtements... A côté d'elle, sa grande soeur, sans manteau,... et sans vie. Son petit coeur figé dans un écrin de glace."

Voilà une histoire qu'on m'a raconté cet après-midi, elle avait fait la Une des journaux mongols il y a quelques semaines. Une histoire parmi d'autres, une tragédie hivernale comme il y en a beaucoup ici. Dure, car on ne peut rien y faire, la Nature est toute puissante, on ne peut se révolter contre sa domination. On ne peut que s'émerveiller devant sa beauté, sa générosité, sa grandeur. Car nous ne sommes qu'une partie de son tout, qu'un membre frêle et fragile de son Ensemble.

La Nature terrifie et fascine les hommes. Et peut-être que pour se rassurer, pour nous rapprocher d'elle, nous avons voulu croire qu'elle "nous a créé à son image...".

mercredi 5 février 2014

Le temps qui passe et le temps qui tourne

Au nouvel an mongol, comme en France, on mange ! On mange beaucoup. Mais contrairement à la France, on mange plusieurs fois par jour, et pendant plusieurs jours ! Il faut donc avoir l'estomac solide...

Le 31 janvier dernier était le premier jour de l'année du cheval, selon le calendrier lunaire commun à la plupart des pays asiatiques. Pour bien commencer l'année, nous sommes allé au monastère bouddhiste principal d'Oulan-Bator, le Gandantegchinlin.


 Comme le nouvel an mongol correspond aussi au nouvel an tibétain, il y avait une forte animation dans le monastère. 


Les gens viennent en famille et s'habillent de leur plus beaux costumes traditionnels (deels). Verts, roses, bleus, brodés, dorés, couleurs lumineuses rompant avec le blanc et le gris monotones de la ville. De la ceinture de cuir au chapeau de fourrure en passant par les bottes multicolores, chacun porte ce qu'il a de plus beau et de plus cher pour que la nouvelle année soit abondante et généreuse.



Les moines se rassemblent au son de la conque puis entrent dans les temples pour commencer la cérémonie du nouvel an. Ils s'installent alors en tailleur sur leur banquette et récitent de longues prières sur un ton monocorde, régulées par le son des tambours et des tingshas (les cymbales tibétaines). Alors que certains mènent la prière, d'autres s'occupent de l'évolution de la cérémonie : distribution de thé, offrandes, construction d'une sculpture de graines, bénédiction des laïcs. D'autres encore s'endorment ou passent des coups de téléphone avec leur smartphone !

Alors que dans une église on avance du fond vers l'hôtel, en suivant une ligne droite, dans un temple bouddhiste il faut "circuler" dans le sens des aiguilles d'une montre, en tournant autour de l'assemblée des moines.
Le cercle est un symbole fort dans les sociétés historiquement bouddhistes, alors que dans les sociétés d'influence chrétiennes c'est la ligne droite qui domine. En effet, après la mort, les âmes retournent dans le cercle des réincarnations pour les bouddhistes alors qu'elles montent au paradis pour les chrétiens.

Ces visions circulaire versus rectiligne du monde ne se limitent pas à l'espace. Le temps est aussi culturellement codifié.

Il n'y a pas vraiment de début ou de fin pendant la cérémonie bouddhiste, les laïcs restent le temps qui leur convient, aucune limite de temps n'est imposée. Ils entrent, font une offrande, se recueillent et repartent. Ainsi, la circulation dans le temple est permanente, les gens tournent et le rythme des chants reste régulier, comme dans un tourbillon.

Et nous, perdues dans notre vision rectiligne du monde, nous attendions "bêtement" le début ou la fin de quelque chose... Ces différences culturelles dans notre conception de l'espace et du temps ne se réduisent pas aux cérémonies religieuses, elles nous jouent aussi des tours au quotidien !

D'où, probablement, la grande difficulté que les occidentaux ont à s'adapter à la gestion du temps à la mongole. Pas d'emploi du temps, pas d'horaire, pas de programmation en avance. Pour avoir un rendez-vous, même professionnel, avec une personne, rien ne sert d'appeler 3 semaines en avance (je pense d'ailleurs commencer à m'adapter car, rien que le fait d'écrire "3 semaines en avance" me semble déjà aberrant!), Rien ne sera sûr avant la veille du rendez-vous.

Illustration : je dois avoir un cours particulier demain soir, mais bien sûr, il n'a pas été confirmé. J'appelle donc la coordinatrice pédagogique de l'Alliance pour savoir si le cours est confirmé et pour avoir, peut-être, le lieu et l'heure du cours... Elle me répond simplement "je ne sais pas, ils doivent appeler demain matin, on verra ça demain tu veux bien !". Demain est un autre jour.

Un autre exemple, pour le Tsagaan sar, le nouvel an mongol, une de mes amies m'a proposé d'aller rendre visite à sa grand-mère à la campagne le week-end dernier.

"Peut-être vendredi, ou samedi, je t'appelle !".

Jeudi soir, un texto "On ira chez ma grand-mère demain, d'accord ? Je t'appelle demain matin pour te dire l'heure."

Vendredi matin, 10 heures.

"- Je passe te prendre dans 1 heure chez toi, ça te va ?
- heu... Pas de problème, je ne suis pas chez moi, mais si je cours, dans une heure j'y serai !"

4 heures plus tard. Sa voiture arrive devant chez moi.

"- Désolée, le trafic.
-Pas de problème..."

Pour Tsagaan sar, tout le monde rend visite aux différents membres de leur famille, le trafic dans la ville se retrouve donc plus dense que jamais...
Après 2 heures de parechocs contre parechocs, nous arrivons donc chez la grand-mère. L'accueil est extraordinaire ! Une jolie petite mamie toute frêle et ridée se tient au bout de la table. Elle porte un grand deel rose et un chapeau en feutre. Son visage se plisse encore davantage lorsqu'elle nous voit entrer et elle se met alors à rire comme une enfant. Nous lui tendons un khadag (foulard en soie bleu) et en échange, elle nous offre l'un de ces merveilleux sourires de vieilles personnes, édenté mais encore pétillant de vie. Sur la table trônent le shiniin idee (gâteau traditionnel) et un demi-mouton. Nous nous asseyons sur les canapés, les hostilités peuvent commencer !
Après les salutations, on nous sert un suutai tsai. Puis, les mongols s'échangent leur tabatière, chacun prisant dans la tabatière de l'autre puis la rend à son propriétaire. Ceux qui n'ont pas de tabatière, ce qui était mon cas, prisent quand même ! Ensuite, il faut faire honneur à la nourriture, présente en très grande quantité : mouton bouilli, langue de bœuf, salade de pomme de terre et bien sûr, les buuz, des montagnes de buuz (raviolis de moutons à la vapeur) !
On nous ressert également régulièrement du suutai tsai, mais aussi du lait de chamelle, de la vodka (3 verres minimum !) et de l'aïrag (lait de jument fermenté, donc légèrement alcoolisé). Mon attitude sûrement un peu gauche et mes tentatives de discussion en mongol ont fait l'hilarité de la petite grand-mère pendant deux bonnes heures, et puis c'était déjà l'heure de partir.

Certains visitent jusqu'à 10 familles dans une journée, les gens ne restent donc généralement pas plus de 2 heures dans chaque maison. Le rituel est toujours le même, on se salue, on mange, on reçoit les vœux de bonheur et de prospérité de chacun et on repart, et ainsi de suite pendant 3 à 10 jours. L'heure n'a pas d'importance, les événements ne s'enchaînent pas, ils se répètent d'une maison à l'autre.

Sur le cadran de l'horloge du salon de la grand-mère, l'aiguille des minutes effectuait ses rotations régulières alors que l'aiguille des heures, inerte, pointait toujours le 6. Belle illustration de la temporalité mongol, le temps tourne mais n'avance pas. Aujourd'hui, demain, dans une semaine, 1 heure, 4 heures, quelques minutes, une journée, quelle importance ! Le futur est la renaissance du présent. La vie, les saisons, le temps tout n'est qu'un cycle qui se répète à l'infini.

Naissance, mort et renouveau.

Le monde est ainsi fait, rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme, à l'infini. Alors, pourquoi s'inquiéter du temps qui passe ?


jeudi 30 janvier 2014

Fête et linguistique !

Ce soir, c'est la veillée du Tsagaan Sar (litt : "le mois blanc", ou "la lune blanche"). C'est le nouvel an mongol, fête de la nouvelle lune et du renouveau. L'année du serpent se termine et c'est le cheval qui prend sa suite. Les préparatifs des festivités ont commencé depuis déjà plusieurs jours, voir plusieurs semaines pour certains.
La tradition veut que, pour cette fête, on rende visite aux aînés de la famille. Chaque foyer s'apprête donc à recevoir et à visiter une ribambelle de cousins, cousines, oncles, tantes, frères, soeurs, grand-parents, neveux, nièces... C'est le moment de l'année où tout le monde se retrouve pour partager un véritable festin.
Chacun s'affaire depuis deux semaines. Les carcasses de moutons s'entassent dans des fourgonnettes, les étagères des magasins se vident et se remplissent à un rythme soutenu, les "aliments blancs" (produits laitiers) envahissent les marchés. Certains produits typiques du Tsagaan Sar font leur apparition tels que les ulyn boov, genre de gros biscuits ovals qu'on empile les uns sur les autres pour former le shiniin idee (litt : "l'aliment nouveau").



Cette pièce montée est ensuite décorée de quantité de petites sucreries à base de lait.
Mais le plat inévitable du Tsagaan Sar est sans nul doute les buuz, les fameux raviolis de mouton mongol cuits à la vapeur.



Les mongols en confectionnent par centaine pour les offrir à tout ceux qui viendront leur rendre visite. Tout cela est bien sûr accompagné du suutai tsai qu'on ne présente plus (le célèbre thé au lait mongol), ainsi que l'aarts, boisson très, très surprenante... C'est du fromage mélangé avec de l'eau chaude, un peu de farine, ce qui donne une boisson épaisse et grumeleuse à l'odeur très particulière que certaines on qualifié de "vomi de bébé"... Je n'ai jamais gouté de vomi de bébé, mais j'avoue que... Bon... Passons.

Cette fête, comme toutes les fêtes du monde, est l'occasion de se rassembler en famille. Les jeunes offrent alors aux personnes âgées de la famille le khadag, un foulard de soie bleu, avec un peu d'argent.


Ici, le respect de la hiérarchie familiale est primordial, les jeunes doivent honorer leurs aînés. C'est un rapport entre les membres de la famille qui n'a pas vraiment d'équivalent dans la culture occidentale.

C'est d'ailleurs à travers la langue qu'il est possible de constater ces différences culturelles.

Par exemple, en français, la seule différence entre la grande soeur et la petite soeur réside dans l'adjectif qualificatif qui n'a pas une grande importance puisque quoiqu'il en soit, grande ou petite, elle restera ma soeur. En mongol, au contraire,la différence est de taille ! la grande soeur est appelée egtch, alors que la petite soeur est simplement eregtei duu (litt : "la petite fille", "la petite soeur"). De même, le grand frère est appelé akh, et le petit frère emegtei duu (litt : "le petit garçon", "le petit frère"). Il existe donc une nette différence (linguistique et donc culturelle) entre les cadets et les aînés. Ces derniers se rapprochent davantage des parents au niveau de l'importance dans la famille. La grande soeur "egtch" est plus proche de la mère "eej", que de la petite soeur "emegtei duu", et le grand frère "akh" est plus proche du père "aav" que du petit frère "emegtei duu". Quand la phonétique devient l'interprète des relations sociales !

On comprend alors toute la complexité du travail de traducteur...

Un autre exemple, il n'existe pas en français de traduction pour le mot zolgokh, qui est la salutation particulière échangée lors du Tsagaan Sar. C'est une salutation respectueuse au cours de laquelle on se prend par les bras, les mains allant jusqu'aux les coudes de l'autre. La personne la plus âgée place ses bras au-dessus de ceux de la personne la plus jeune. La société mongole étant très traditionnelle, très codifiée, ces gestes ne doivent pas être fait au hasard.
Il ne faut pas  "saluer" une femme enceinte de peur que les esprits influencent le sexe du bébé et le fasse "devenir une fille", la position d'infériorité de la femme est malheureusement quelque chose de commun à quasiment toutes les cultures du monde...
Les époux ne doivent pas non plus se "saluer" entre eux car, pour citer ma professeure de mongol "ils forment une seule et même personne", dès lors, pourquoi se souhaiterait-ils prospérité et bonheur, puisque que la prospérité et le bonheur de l'un feront la prospérité et le bonheur de l'autre ! Cette forme de salutation donc, profondément respectueuse, ne trouve pas d'équivalent en français.


Les langues sont un vrai miroir de la culture et des traditions. Elles sont vivantes et elles évoluent en même temps que leurs locuteurs. Elles nous racontent l'histoire du monde, l'histoire des peuples qui les ont façonnées. Elles sont les liens qui nous relient les uns aux autres et c'est à travers elles que nous pouvons comprendre la culture de l'autre. Elles sont les garantes de la diversité de l'humanité et tout comme elle, les langues se transforment, se complexifient, échangent et empruntent sans cesse.
Ainsi, le mot botïnk (litt : "chaussure"), est un mot que les mongols ont emprunté au russe et qui ressemble étrangement à nos "bottines" françaises... Intrigant !

Les mots voyagent et créent des ponts entre les hommes. Serions-nous donc fait pour nous comprendre finalement ?

Pour finir sur une anecdote, il y a quelques semaines, j'ai longuement échangé avec un mongol, non pas en mongol, ni en français, ni en anglais, mais en langue des signes (avec les quelques pauvres restes que j'ai pu glaner dans ma mémoire... merci les cousins !! :) ), et j'ai été extrêmement surprise de voir à quel point cette langue est universelle ! Peut-être avons-nous déjà entre nos mains l'outil qui pourrait relier toute les langues du monde !...

mardi 21 janvier 2014

1 personne sur 4...

Après deux jours passés en total isolement, à 3 heures de route de la ville la plus proche, nous devons, cette fois contraintes et forcées, faire notre sac pour la dernière fois. Les vacances sont finies, Oulan-Bator et nos obligations professionnelles nous attendent.
Le taxi est arrivé. Nous finissons notre Suutai tsai (thé au lait) prestement, puis disons au-revoir à la famille qui nous a hébergées, un dernier coup d'oeil dans la yourte pour vérifier que nous n'avons rien oublié et nous embarquons. Au revoir Amarbayansgaland ! La tradition veut que nous te fassions la promesse de revenir dans 10 ans. Je l'ai faite, et j'espère pouvoir la tenir !





Notre chauffeur est venu accompagné de son meilleur ami et alors que nous nous éloignons de notre petit coin de paradis blanc, les efforts de communication reprennent bon train dans la voiture. Le monastère pourtant si imposant devient rapidement une petite tâche noire sur l'immense manteau blanc de la plaine puis, au détour d'une colline, disparait, comme les images futiles des rêves qui nous glissent entre les doigts au petit matin. Direction Dakhan pour prendre le train de nuit qui nous ramènera à la capitale, une légère mélancolie nous traverse, nous serions bien restées quelques jours, quelques vies, de plus. Nous quittons un lieu clair, blanc, vide et apaisant, grandiose, pour retrouver les rues noires encombrées et irrespirables d'Oulan-Bator. Pire que le chagrin de l'écolier qui retourne à l'école après des vacances ensoleillées, nous sommes démoraliser à l'idée de savoir que, dans quelques heures, nous serons à nouveau sous le nuage épais et nauséabond de la capitale la plus polluée du monde...

Notre train quitte Dakhan à 22 heures. Nous voyageons de nuit dans un wagon-couchette. Le train est plein et nous nous frayons avec peine un chemin vers notre banette. Le wagon est découpé en petits compartiments ouverts, chaque compartiments comportant 6 couchettes (3 d'un côté et 3 de l'autre). Les espaces n'étant pas fermés, les occupants d'un compartiment peuvent très facilement voir ce qui se passe dans celui d'à côté.

Nous rangeons d'abord nos sacs sous la banquette du bas puis nous nous hissons, avec la grâce d'un Orang-outan, sur les couchettes du milieu. Il fait très chaud et l'espace à notre disposition n'est pas large, mais nous sommes à l'aise. Tout est calme et silencieux. Un monsieur bedonnant dort torse-nu, une mamie caresse les cheveux de son petit fils qui s'est endormi sur ses genoux, une adolescente envoie une dizaine de textos à la minute et un jeune homme écoute de la musique la tête appuyée contre la vitre... Et la locomotive emmène tout ce petit monde à travers la steppe sombre. Dans quelques heures nous aurons rejoint le centre névralgique du pays, mais en attendant, la tête sur l'oreille, bercé par les mouvements réguliers du convoi, nous nous enfonçons dans un sommeil paisible...


6 heures plus tard, nous sommes réveillées par l'activation des passagers. Il est 5 heures du matin, le soleil n'est pas levé et nous pénétrons dans Oulan-Bator. Nous distinguons les habitations et les yourtes des quartiers nord de la ville à travers les vitres du train. Un épais nuage de fumée stagne dans les rues. La vue de cette masse dense de pollution nous désole et, sans enthousiasme, nous nous préparons à l'arrivée en gare. A peine sorties du train, elle est déjà partout, on la respire à plein nez, elle pique les yeux, elle assèche la gorge... Impossible de se retenir de tousser, il faut un peu de temps pour s'habituer à cette odeur suffocante de charbon brûlé. Le matin et le soir sont les moments de la journée où le taux de pollution est le plus élevé, car c'est le moment où les habitants des quartiers de yourtes allument leur poêle à charbon pour se chauffer et faire la cuisine. Au delà du charbon, qui est souvent de mauvaise qualité et qui, de ce fait, se consume mal, les habitants brûlent leur poubelles ou des pneus pour se réchauffer. Ajoutez à cela le défilé incessant des pots d'échappement dans les rues encombrées et vous n'aurez encore qu'une vague idée de l'atmosphère irrespirable de la ville. On m'avait prévue, mais je n'aurais jamais pu imaginer l'ampleur du phénomène. Deux jours après notre retour, j'ai chopé un énorme rhume dont je n'arrive toujours pas à me défaire... Marcher 20 minutes dehors pour aller travailler est devenu une véritable épreuve de force pour les poumons. Tout le monde évite le plus possible de sortir après 18 heures car à partir de là, on a du mal a distinguer le sommet des buildings , noyés dans une purée épaisse et sombre. Si on veut aller en boîte après la tombée de la nuit, on prend un taxi, même si le bar est à 15 minutes de marche, et après une journée de travail, on s'empresse de se débarrasser de ses vêtements tout imprégnés de l'odeur asphyxiante de fumée.

Oulan-Bator arrive deuxième au triste palmarès des villes les plus polluées du monde (pollution aux microparticules), loin devant Pékin ou Mexico, qui ne sont même pas dans le top 10. Le UB Post (journal d'information mongol publié en anglais) d'hier titrait "Le pays du ciel bleu ? La pollution est responsable de 25 % des décès à Oulan-Bator". 25% !!! 1 personne sur 4 qui décède aujourd'hui à Oulan-Bator est une victime de l'air. Il y a 2 ans, c'était 1 sur 10...

Les hôpitaux répertorient une augmentation effrayante de problèmes cardiaques, cérébraux et pulmonaires. La tuberculose frappe de nombreuses personnes, et comme partout, les enfants en sont les premières victimes (directes ou indirectes). L'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) estime que le taux de particules fines dans l'air PM2.5 (de 2,5 microns de diamètre) ne devrait pas dépasser les 25 µg/m³ pour une durée de 24 heures, ou 10 µg/m³ pour une exposition à l'année. A Oulan-Bator, ce taux peut grimper au-delà de 600 µg/m³ le soir !! Ces particules fines pénètrent jusque dans le sang et ont des effets directs sur la santé. Ainsi, selon le UB Post, la pollution serait devenue "l'ennemi public numéro 1", et représente la plus grande menace actuelle sur la population.

En comparaison, en France, une procédure d'alerte est déclenchée lorsque le taux PM10 atteint 80 µg/m³. A Oulan-Bator, ce niveau n'est atteint qu'aux heures les plus "respirables" de la journée... 

Oulan-Bator explose les records de pollution de Pékin, pourtant, cela ne fait pas la Une des journaux internationaux et tout le monde semble vivre sa vie sans se soucier du poison ambiant qui menace la santé de la population et des futures générations. Le gouvernement mongol tente de trouver des solutions à cette calamité : mettre à disposition des poêles plus efficaces, reloger les habitants des quartiers de yourtes dans des appartements... Mais aucun projet ne semble être assez efficace aujourd'hui pour endiguer la croissance alarmante de la pollution, et les conséquences sur la santé des générations futures restent encore largement sous-estimées...

Le mieux à faire pour l'instant est de rester chez soi le plus possible en attendant le printemps. Avec l'arrivée des premières chaleurs, les poêles s'éteindront et l'air redeviendra un peu plus respirable...